1. Il leva les yeux vers les deux grosses couilles


Il leva les yeux vers les deux grosses couilles parfaitement sphériques. Tellement sphériques et serrées l'une contre l'autre qu'elles lui firent penser aux seins de la pharmacienne de Gureydes, le village du Luberon où il avait passé l'été. Bien pris sous la blouse blanche, d'une belle couleur caramel, ronds et proches comme des planètes entrant en collision.
L'horloge sur l'ancienne banque en face indiquait minuit 40. Le froid lui engourdissait les doigts. Il mit les mains dans les poches de sa doudoune et fit quelques pas vers la vitrine du charcutier. Dans l'obscurité, il distinguait à travers la vitre la "farandole des foies gras fantaisie" et "les galantines en folie". De petites boîtes colorées disposées en pyramides ou en spirales. Il crut entendre un bruit et se retourna.

Personne.
Une voiture traversa rapidement le carrefour et disparut au bout de la rue de Sèvres. Un couple en manteaux longs tourna rue du Dragon. Quelques fenêtres encore allumées. Un homme emmitouflé allongé dans un carton, de l'autre côté de la rue.

"Trajan" lui avait donné rendez-vous à minuit 30. Quelques minutes de retard n'avait rien d'inhabituel dans ce genre de rencontre. Trajan pouvait très bien se trouver quelque part autour de lui, peut-être dans un immeuble, en train de le regarder l'attendre. Histoire de vérifier qu'il était effectivement venu seul.
Sans qu'il ne vit rien venir, une silhouette fine et sombre se détacha de la statue et sauta sur lui, lui cassant sur le coup trois vertèbres d'un rapide mouvement de main, avant de baisser son écharpe d'un geste doux, pour découvrir la jugulaire.

"Quoi, vous êtes blonde et vous vous appelez Brune ? Mais vos parents avaient bu ou quoi ?", lança l'homme avec un petit rire de satisfaction. Le serveur disposa très rapidement sur leur petite table ronde, entre les bougies, leurs cocktails et une petite assiette de bouchées feuilletées. Brune restait impassible. A cet instant, le but était juste de mettre le type en confiance. Elle répondit donc, comme amusée :
"Et vous alors, vous avez aussi un prénom en contradiction avec votre physique ?" Elle passa ses doigts dans ses cheveux, prit son verre dans une main, la paille entre le pouce et l'index de l'autre main et se cala dans son fauteuil de velours noir. "Laissez-moi deviner, continua-t-elle, voyons... Vous vous appelez Svelte ?
- D'accord, je vois... Vous me trouvez gros ?
- Non, pas gros, mais j'ai un don pour deviner les corps en détail sous les vêtements. Et je vois que vous n'êtes pas spécialement svelte. Alors, votre prénom ?
- Jean. Vous savez, quand j'avais 20 ans, je faisais 67 kilos pour 1,90m.
- Eh bien vous n'avez plus 20 ans... Et d'ailleurs, sur votre profil vous indiquiez 48 ans. Mais c'est faux, non?
- Décidément, madame est perspicace, dit-il, un peu gêné, en mettant dans sa bouche un feuilleté à l'anchois et un autre à la tomate.
- Et donc ? Combien ? 52 ?
- Oui, dans une semaine. Vous êtes medium ou quoi ?
- Pourquoi mentir ?
- Bah, c'est le jeu, sur internet, non ? Et vous, 37, c'est vrai ?
- Non, c'est faux. J'ai presque 400, dit-elle avec un léger sourire.
- 400 ans ? Vous avez un sacré chirurgien esthétique ! lança-t-il en repartant de son petit rire. Vous me donnerez l'adresse, pour ma femme ?
- Mais vous êtes décidément un gros menteur, Jean. Sur meetic, vous êtes célibataire...
- Ben oui, comme tous les hommes mariés. Et vous, seule ?
- Seule. J'aime l'aventure... Les aventures.
- C'est bien, vous parlez cash, vous au moins.
- Vous avez eu beaucoup de rendez-vous par le net ?
- Ouais, quelques-uns, dit-il en finissant son verre avant de chercher le serveur du regard.
- Juste pour la baise ?
- C'est votre pseudo qui m'a attiré vers vous, lui souffla-t-il en se penchant vers elle, les coudes posés sur la table, le menton au-dessus d'une petite bougie. Il m'a tout de suite plu, votre pseudo. Je dois dire que ça me changeait des pseudos ordinaires. Pour une femme, je trouve ça classe, "Trajan".

Elle sourit de toutes ses dents.


02h00. Maximilien était prêt : il laça ses Converse. Il se mit à quatre pattes pour récupérer les bombes de peinture planquées derrière ses vieux jouets en bas de l'armoire. Il les glissa dans son sac et sortit de sa chambre.
Du côté des parents, rien. Juste le ronflement de sa mère. Mais dans le salon une légère lumière bleutée.
Il s'approcha doucement et poussa la porte : sa sœur, les jambes pelotonnées sur le canapé, les yeux fixés sur l'écran de son iphone, ne l'entendit pas. Il chuchota :
"Toi aussi, tu sors ce soir ?
- Ouais... Tu dis rien demain ok ?
- Pas de souci. Tu vas encore dans tes soirées de dandys ?
- Et toi, faire joujou avec ta bande de délinquants à deux balles ?
- Bonne soirée, sister" murmura-t-il en la laissant à ses messages. Il avança dans le couloir, entra dans la cuisine et ouvrit la porte de service. Sur l'escalier de fer, il ne prit plus de précautions et dévala les marches.

Il descendit la rue du Cherche-Midi et retrouva Iris, Paul et Lorenzo. Sans un mot, ils se mirent chacun à leur poste de guet. Maximilien sortit une bombe de peinture rose et la mit dans la poche de son treillis. Un rapide coup d'œil avant de se lancer à l'assaut. La nuit était tranquille au carrefour de la Croix-Rouge. Avec un peu de vitesse, c'était facile de grimper. Les pieds sur le piédestal, une main s'agrippe à la patte arrière du centaure, l'autre à plat sur le socle, un petit rétablissement et il ne reste plus qu'à se positionner sous la croupe de la bête pour lui repeindre l'entrejambe. Mais quelque chose coupa son élan.
Un corps qu'il n'avait pas remarqué, posé comme un tas de chiffons contre la statue, les jambes sur la grille d'aération du métro. Un SDF ? Maximilien fit signe à Paul. Les deux garçons s'approchèrent lentement. L'homme ne bougeait pas. Les yeux grands ouverts, tournés vers le haut. Le cou largement découvert, avec deux trous sanglants.






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